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Chapitre I : Renaissance

Charlotte de Winter

§ Aucune Réaction

J’ai vieilli. Comme tout le monde, je ne sais pas ce qui s’est passé durant le black out mais j’en contemple aujourd’hui le résultat: des rides, des signes de fatigue, une peau un peu plus terne, une poitrine et des fesses un peu plus tombantes. Et j’ai maigri aussi, mon visage s’est émacié et la peau de mes mains commencent à se friper. Je m’assèche.

En soi, me voir ainsi vieillir ne me fait pas vraiment peur, je ne suis pas Deirdre, j’accepte les outrages du temps, je trouve qu’ils donnent du chien, du mordant et si je cerne mes yeux de khôl et revêts l’une de mes longues tuniques, je sais que j’ai la prestance et l’aura d’une prêtresse antique devant qui l’on s’incline. Ma vieillesse est moins un problème que la jeunesse des filles de The Red House. Si j’étais Louis, je crois que je n’hésiterai pas à éventrer leurs jolis corps pour me repaître de leurs organes, ils contiennent sûrement une sorte d’élixir. Mais à chacun doit rester à sa place et après tout si la vue des filles me dérange, je devrais arrêter de les embaucher, je pourrais mettre la clef sous le paillasson, fermer The Red House et clore l’histoire du plus réputé des bordels de Widow Creek. Malheureusement, je sais que je ne pourrai jamais faire ça. Je suis et resterai à jamais Charlotte de Winter, la reine des putes, et même vieille, je me dois de tenir mon rang et d’écarter les jambes. Après tout il y a des choses que je sais faire que toute leur jeunesse ne pourra jamais compenser.

Malgré tout, je vois le regard des hommes, j’entends leurs “Madame” teintés d’admiration et de respect, certains sourient aux souvenirs d’alcôves que ma vue leur rappelle, mais la fascination que je peux exercer sur eux trouve sa limite quand ils posent les yeux sur un décolleté de vingt ans. Mes jolies putes… Je deviens mauvaise avec elle et me suis surpris à reprendre le petit fouet que j’utilisais autrefois pour les dresser et je les frappe aujourd’hui, juste pour le plaisir de voir leur peau si fraîche rougir sous les lacets. Sur le coup ça soulage mais l’effet ne dure pas longtemps. Juste le temps d’oublier que Roman court derrière ces jupons affriolants et que moi, je me masturbe en l’attendant. Peut-être que je devrais l’enfermer? Je pourrais même faire poser des scellés sur toutes les portes du dernier étage… Je pourrais aussi l’enchaîner au lit… Tout faire pour l’empêcher de sortir… L’idée est séduisante mais… je ne suis pas certaine que cela me satisfasse…

Mes jolies putes… Elles finiront bien par me tuer.

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Chapitre I : Renaissance

Mina Solentskaia

§ Aucune Réaction

Rien ne change. Jamais. Et je ne sais pas pourquoi vous insistez, pourquoi vous persistez à croire, à espérer, à vous mentir. Suis-je vraiment la seule à comprendre que rien ne peut compromettre la permanence de la solitude? On naît seul, on grandit seul, on meurt seul. Car, quand bien même une foule d’amis proches vous entourerait, vous êtes tous encerclés par un désert que personne jamais ne viendra arroser ou fleurir, un no man’s land où vous errez seul sans soutien, sans repère, sans avenir. Dans cet espace aride croissent les cauchemars, les craintes, les hontes, les ronces brûlées de soleil, les choses que vous ne dites jamais parce que vous n’osez pas ou plutôt parce que vous ne pouvez pas car l’homme est ainsi fait qu’il ne parle jamais à cœur ouvert. Chacun conserve ses démons qui paissent dans les steppes calcinées de l’esprit, chacun se tait et joue la comédie; chacun ment pour se rendre plus acceptable aux yeux des autres et à ses propres yeux. J’envie parfois votre hypocrisie.

Moi je vois, nulle œillère ne vient obstruer mon regard et je sais qu’il n’est pas d’horizon. Je vois les Tourments, toujours plus nombreux, flotter dans l’eau saumâtre des marais de Lecter Manor, je les vois se tordre de souffrance sous la surface, je les nourris, je me baigne parmi eux, m’enivre de leurs complaintes aquatiques et attend d’eux qu’un jour ils m’agrippent et m’entraîne définitivement au fond. Je sais qu’il n’est aucun espoir, aucun avenir, que l’existence n’est qu’un absurde pantomime et que le néant seul peut apporter la paix. Si j’étais la seule à gouverner Widow Creek, je noierais cette ville sous les flots de mon désespoir et montrerait au monde le seul acte qui ait vraiment un sens: mourir et en finir avec toute cette comédie. Si j’étais la seule dans la tête de Colin, je n’hésiterais pas et dessinerais des pointillés sur ses poignets et sur sa gorge – à découper!

A l’heure où Widow Creek renait amnésique, je retrouve le domaine de Lecter Manor inchangé: l’institut dresse toujours ses sombres façades en haut de la colline, les marais grouillants de Tourments s’étendent à ses pieds; la brume y est toujours aussi froide et opaque, l’air vif et tranchant comme un scalpel. En haut de la tour Nord, j’aperçois toujours la ville qui s’étire au pied du domaine, la vie y a reprit dans toute son inconsistance, et mes nuages dévalent vers son centre, arrêtés en chemin par quelque autre personnalité de Colin.

Rien ne change. Jamais. Et il n’est pas d’horizon.

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Chapitre I : Renaissance

Alice Morgenstern

§ 1 commentaire

Cher Journal,

Je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai très peu de souvenirs des jours d’avant. Je me souviens très bien de mon passé lointain mais suis incapable de me rappeler ce que j’ai fait hier ou il y a deux mois. Un néant de plus de deux ans me précède et j’écris aujourd’hui sur ta première page. Il n’y a plus aucune trace, tu es comme neuf, vierge de toute mémoire. En même temps, je ne parviens pas à m’affoler, tout est bien à sa place dans ma maison, le monde ne semble pas modifié et je n’arrive pas à accorder trop d’importance à mon amnésie. Sur le coup j’ai eu peur, j’ai cru que j’avais à nouveau sombré dans le coma mais j’ai vite découvert que je n’étais pas la seule à avoir oublié. Il semble que toute la ville ait été touchée par une perte de mémoire. Toutes les archives de la ville ont été nettoyée, personne ne se souvient, les persographes de l’Observatoire ont disparu et même la mémoire d’EXO 666 a été effacée. Comme si nous avions collectivement décidé de tirer un trait sur ce qui a pu se passer. Car nous n’avons pas dormi, Moira en est persuadée: nous avons tous délibérément oublié. Oui mais oublier quoi? Les suppositions vont bon train dans Widow Creek, chacun y va de son opinion, seules les personnalités gardent une certaines réserve face à cet événement et c’est bien compréhensible: aucun de nous n’est capable de l’expliquer. Nous avons plusieurs fois réuni le conseil de la ville pour échanger nos points de vue mais tout le monde semble désemparé sauf peut-être Norman qui nous dit de ne pas trop nous préoccuper. La vie doit reprendre son cours normal à Widow Creek, ce sont ses mots et j’ai bien l’intention de les suivre.

Le soleil brille ce matin sur mon joli jardin, les plantes sont magnifiques.

Je vais bien.