
Après en avoir longuement discuté avec Théophraste d’Essaÿs, je me décidai finalement à suivre les instructions de Ziegfried et donc à me rendre à Lekter Manor pour discuter avec Laura Moonstone. Aucun endroit ne me met plus mal à l’aise que le domaine de Mina Solentskaïa. Il y fait toujours froid et humide et l’hiver permanent qui y règne vous transperce jusqu’aux os. Tout n’y est que brume et arbres morts, silence et lamentations. Mais ceci n’est rien en comparaison de l’hôpital psychiatrique qu’il abrite et dont je franchis le seuil ce matin vers 9h.
Le hall immense, vide et gris laissait le bruit de mes pas résonner tandis que je me dirigeais vers l’accueil où se tenait une secrétaire sans visage et à la peau grise comme de la cendre. Elle m’indiqua que Laura Moonstone se trouvait dans la grande véranda au bout du couloir qui s’ouvrait sur ma gauche. Sur les murs saturés d’humidités, le papier peint n’était plus qu’un souvenir, remplacé depuis longtemps par des tâches brunes ou vertes ainsi que par de larges coulées de rouille qui s’échappait de tuyaux tellement oxydés que je me suis demandé comment de l’eau pouvait encore circuler à l’intérieur. Au plafond, des néons blafards clignotaient aléatoirement et rendaient fantômatiques les silhouettes courbées des patients que je croisais en prenant bien soin de ne pas les toucher. Arrivée au bout, je me retrouvais dans une salle qui dominait les marais brumeux que l’on pouvait voir au travers d’une immense verrière dont certain carreaux manquaient et qui n’avait pas du être nettoyée depuis plusieurs siècles.
Immobile dans un rocking-chair, Laura Moonstone toute habillée de blanc regardait les marais. J’attirais une chaise et pris place à côté d’elle. Il faisait un froid glacial et je me bénis d’avoir pensé à prendre mon gros manteau de fourrure. Laura, elle, n’était vêtue que de sa blouse de patiente. Ces longs cheveux roux s’étalait en désordre autour de son visage pâle et inexpressif. Elle ne réagit pas à ma présence mais j’avais été prévenue par Mina. Passés les premières semaines où Laura Moonstone s’était montrée hystérique, elle avait fini par sombrer dans la catatonie et en la voyant ainsi, presque statufiée, je me demandais pourquoi Ziegfried m’avait conseillée de venir la voir. Il me semblait évident que je n’en tirerais rien. J’étais prête à essayer néanmoins et c’est ce que je fis. Je sortis de mon manteau une photo de Norman que je mis sous le nez de Laura.
“Laura, connaissez-vous cet homme?”
Aucune réaction. Les yeux verts de Laura restèrent dans le brouillard.
“Laura, il est très important que vous me disiez si vous connaissez cet homme. Nous le connaissons sous le nom de Norman mais il peut en avoir eu d’autres. Il a disparu et nous cherchons à savoir ce qui a pu lui arriver. La moindre information pourrait s’avérer utile.”
Aucune réaction. Je décidai de tenter quelque chose.
“Laura, nous avons aussi de bonnes raisons de penser qu’il est pour quelque chose dans votre présence à Widow Creek et qu’il doit probablement savoir quelque chose sur votre fils.”
Battement de cils, les pupilles se contractent, le regard de Laura se pose consciemment sur la photo.
“Je ne le connais pas. Pourquoi pensez-vous qu’il sait où Il se trouve?
— Nous n’en savons rien, c’est l’hypothèse la plus probable que nous ayons aujourd’hui. Vous n’êtes pas seule vous savez. D’autres personnes sont arrivées ici sans comprendre ni comment ni pourquoi et nous sommes certains que Norman détenait la clef.
— Désolée, je ne peux pas vous aider.
— Ce n’est pas grave, Laura. Merci d’avoir pris l’effort de me répondre.”
Partagée entre l’idée d’aller planter mes griffes dans le visage de Ziegfried pour m’avoir fait venir là et la compassion que j’éprouvais pour cette femme, je posai ma main sur son avant-bras. Elle tourna alors son visage vers moi.
“Il faudra que vous soyez à la hauteur. Pas comme moi, dit-elle.
— Pardon?
— Moi j’ai complètement merdé. Je devais probablement mériter ça, j’étais une mère affreuse.
— Mais non, mais non, je suis sûre que vous étiez parfaite et je suis sûre que vous le retrouverez.
— Il vous faudra du courage et de la force, vous n’aurez plus le droit de vous laisser aller. Regardez la loque que je suis devenue. Plus de volonté du tout.
— De quoi parlez-vous?
— Vous devriez le sentir pourtant.”
Je lâchai prestement le bras de Laura tandis qu’elle continuait de me fixer des yeux. J’avais peur de comprendre ce qu’elle me disait, il y a des choses qui n’étaient jamais censé arriver! Le regard de Laura repartit dans le vague, je l’avais perdue. Le temps de me ressaisir, je voulus la secouer pour ramener son esprit mais un léger mouvement derrière son fauteuil m’interrompit dans mon élan. Ziegfried était là, un sourire sardonique déformait son visage en une grimace grotesque.
“Avouez Charlotte de Winter, qu’il ne fallait pas manquer cette heure. Qui aurait pu un jour l’imaginer? Qui aurait pu un jour le croire? Charlotte la catin, porte en elle un bambin! Mademoiselle de Winter sera baby-sitter!”
Je ne pouvais pas en entendre plus. Je me suis levée d’un bond et me suis mise à courir vers la sortie. Pas assez rapidement malheureusement pour ignorer la dernière phrase de Ziegfried: “Tu peux courir Charlotte, ça ne changera rien. TU ES ENCEINTE!”

Non mais comme si on n’avait que ça à penser en ce moment à Widow Creek! C’est totalement incompréhensible et inacceptable! Roman est dans tous ses états et s’est lancée dans la recherche active du responsable de la disparition des Kleenex de The Red House. C’est bien simple, on se croirait dans la plus infâme backroom du monde, les gens s’essuient n’importe où, dans les draps, contre les murs et laissent des traînées poisseuses un peu partout sur les rambardes d’escaliers et les poignées de porte. Et je ne vous parle pas des toilettes où les poubelles se remplissent de mouchoirs qui embaument l’air d’odeurs de spermes mélangés. Je vous le dis, ça ne va pas se passer comme ça!!!