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Chapitre I : Renaissance

Mina Solentskaia

§ Aucune Réaction

Rien ne change. Jamais. Et je ne sais pas pourquoi vous insistez, pourquoi vous persistez à croire, à espérer, à vous mentir. Suis-je vraiment la seule à comprendre que rien ne peut compromettre la permanence de la solitude? On naît seul, on grandit seul, on meurt seul. Car, quand bien même une foule d’amis proches vous entourerait, vous êtes tous encerclés par un désert que personne jamais ne viendra arroser ou fleurir, un no man’s land où vous errez seul sans soutien, sans repère, sans avenir. Dans cet espace aride croissent les cauchemars, les craintes, les hontes, les ronces brûlées de soleil, les choses que vous ne dites jamais parce que vous n’osez pas ou plutôt parce que vous ne pouvez pas car l’homme est ainsi fait qu’il ne parle jamais à cœur ouvert. Chacun conserve ses démons qui paissent dans les steppes calcinées de l’esprit, chacun se tait et joue la comédie; chacun ment pour se rendre plus acceptable aux yeux des autres et à ses propres yeux. J’envie parfois votre hypocrisie.

Moi je vois, nulle œillère ne vient obstruer mon regard et je sais qu’il n’est pas d’horizon. Je vois les Tourments, toujours plus nombreux, flotter dans l’eau saumâtre des marais de Lecter Manor, je les vois se tordre de souffrance sous la surface, je les nourris, je me baigne parmi eux, m’enivre de leurs complaintes aquatiques et attend d’eux qu’un jour ils m’agrippent et m’entraîne définitivement au fond. Je sais qu’il n’est aucun espoir, aucun avenir, que l’existence n’est qu’un absurde pantomime et que le néant seul peut apporter la paix. Si j’étais la seule à gouverner Widow Creek, je noierais cette ville sous les flots de mon désespoir et montrerait au monde le seul acte qui ait vraiment un sens: mourir et en finir avec toute cette comédie. Si j’étais la seule dans la tête de Colin, je n’hésiterais pas et dessinerais des pointillés sur ses poignets et sur sa gorge – à découper!

A l’heure où Widow Creek renait amnésique, je retrouve le domaine de Lecter Manor inchangé: l’institut dresse toujours ses sombres façades en haut de la colline, les marais grouillants de Tourments s’étendent à ses pieds; la brume y est toujours aussi froide et opaque, l’air vif et tranchant comme un scalpel. En haut de la tour Nord, j’aperçois toujours la ville qui s’étire au pied du domaine, la vie y a reprit dans toute son inconsistance, et mes nuages dévalent vers son centre, arrêtés en chemin par quelque autre personnalité de Colin.

Rien ne change. Jamais. Et il n’est pas d’horizon.